Une société des environs, récemment disparue, avait eu un marché pour enfiler des petites rondelles (3/6/1 mm) sur des bouts de câble (3/200 mm) munis d'un arrêtoir (4 mm) à une extrémité.
Il fallait enfiler une rondelle sur chaque câble jusqu'à l'arrêtoir, faire des fagots de 100 câbles, des bottes de 10 fagots, des boîtes de 10 bottes...
Ce n'était pas difficile, mais l'enfilage devenait rapidement intenable : il n'était pas possible de garder une cadence, et ainsi, bien que correctement payé, le travail restait financièrement peu intéressant.
Il y avait plusieurs centaines de milliers de rondelles et de câbles à accoupler : énorme pour un travail manuel, mais insuffisant pour automatiser ou délocaliser.
La société avait pris ce marché contrainte et forcée : elle avait dû accepter de faire ce travail, dont personne ne voulait, pour avoir des choses plus intéressantes à faire.

L'histoire est en cascade.
Un indépendant, que, pour préserver l'anonymat j'appellerai « papa », qui faisait des choses intéressantes pour cette société, n'a pas pu échapper à une partie de l'obligation d'enfiler des rondelles.
Avant d'essayer de repasser à son tour la corvée à quelqu'un qui ne pourrait pas la refuser, il a testé le travail.
Effectivement, c'était vite insupportable !
Après quelques dizaines de minutes d'un profond ennui doublé d'un début d'énervement, accompagné des quelques jurons habituels, à enfiler ces rondelles minuscules, il a pris trois morceaux de plexi et un couvercle de boîte à gâteaux, et, sans autre but que de réduire le côté irritant du boulot, il a fait une « machine ».
Le résultat a dépassé l'objectif : la « machine » s'est révélée d'une utilisation très ludique, très agréable, et, pour ne rien gâter, d'une efficacité redoutable : temps d'exécution prévisionnel divisé par plus de 10, et, par conséquent, le travail étant payé à la rondelle, gain horaire multiplié par le même coefficient.
L'enfilage de rondelles était devenue une activité plaisante et très lucrative... information qui, bien sûr, n'a jamais été remontée.



J'avais 15 ans.
J'étais en vacances.
L'« indépendant » susnommé m'a donné la « machine », et j'ai enfilé des rondelles, beaucoup de rondelles, tellement de rondelles que, en un temps si court qu'il serait indécent de le préciser, j'ai pu m'offrir une magnifique CB750 (ci-dessous), et aussi la CB350 qui irait bien avec le permis 34 CV de mes 18 ans, et enfin, la plupart des éléments pour construire ma future CB750 MARTIN.


CB750_Jap


Cette moto, je ne pouvais pas l'utiliser sur route avant d'avoir 20 ans.
Alors, en attendant, j'ai tourné à son guidon aux journées des Coyotes sur le circuit de Nogaro et à celles du Cercle-T sur le circuit de Pau-Arnos, et, pour continuer à rêver, j'ai reproduit ses couleurs sur la seule de mes motos qu'avec mes 16 ans je pouvais mettre sur route : une CB125 K5.


CB125


Et puis, la source de rondelles s'est tarie : un job d'été miraculeux, ce n'est pas tous les ans que ça arrive !

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